Alors, comme tu le sais, j'adore le trail. Au fil des années, j'ai fait pas mal de randos en fast-packing, comme le GR20, le GR54 et d'autres, tu peux lire ces aventures ailleurs sur mon blog. Mais l'année dernière, en 2024, quelque chose a changé : j'ai décidé de faire le tour du Mont Blanc. Tout est parti de là, parce que j'ai commencé mon tour du Mont Blanc le lendemain même de la fin de l'UTMB.
À mon arrivée, j'ai été happé par l'effervescence autour de cette course de trail mythique. L'ambiance était absolument incroyable, et ça m'a vraiment attiré. Il y avait cette connexion extraordinaire entre tous les coureurs, les organisateurs et tous ceux qui participaient. C'est là que je me suis dit : « C'est vraiment mon année, il faut que je m'y mette. » J'en avais vraiment envie. Je sentais que ce serait une expérience fascinante, peut-être proche du fast-packing que j'aime tant, mais avec une dimension communautaire beaucoup plus forte.
J'ai donc bouclé mon Tour du Mont Blanc en quatre jours, et c'était incroyable. Après ça, je me suis dit : « OK, maintenant je m'inscris. Mon but ultime, c'est de faire l'UTMB, une course au format 100 miles. » Environ un mois plus tard, je suis allé sur le site de l'UTMB et j'ai trouvé une course qui me plaisait...
C'est comme ça que tout a commencé : j'ai décidé de m'inscrire à l'Ultra Trail di Corsica du Restonica Trail, une course de 110 km avec 7 000 mètres de dénivelé positif, en plein cœur de la Corse. J'ai découvert que pour participer à l'UTMB, il faut collecter des « stones », et qu'en courant des épreuves du circuit UTMB, je pouvais accumuler les stones nécessaires pour décrocher un jour mon dossard. C'est comme ça que mon aventure a commencé. Je me suis d'abord inscrit sur le format « 100 Miles », et pour préparer cette course, j'avais environ 8 ou 9 mois devant moi. Pour te donner une idée, à ce moment-là, je venais tout juste de battre mon record sur semi-marathon : 1 h 45.
J'ai commencé par un entraînement marathon avec l'appli Runna, à raison de cinq sorties par semaine. Après quatre mois, j'ai couru mon marathon. Ensuite, de mars à juillet, j'ai continué avec Runna mais en passant sur leur plan d'entraînement 100 km, sur quatre mois également. Pendant cette phase, je courais six fois par semaine en mode Elite Plus sur Runna, avec un maximum d'environ 120 km par semaine. En plus de ça, je faisais du CrossFit toute l'année, entre trois et cinq fois par semaine. Voilà pour la préparation.
Après ça, direction la course. Je suis parti fin juin, j'ai pris l'avion pour Bastia et je logeais dans une maison là-bas. La course partait le jeudi soir, et je crois que j'ai quitté la maison vers 15 h. J'avais préparé mon sac avec tout le matériel obligatoire. Je suis allé récupérer mon dossard et mon drop bag. Dans mon drop bag, j'avais mis des vêtements et des chaussures de rechange. Ensuite, je suis simplement allé manger un burger au restaurant avant de rejoindre la ligne de départ.

La course a démarré à 23 h à Corte. J'étais dans le sas de départ, parmi 450 coureurs, placé aux trois quarts de la meute environ, parce que j'étais arrivé juste avant le départ. Quand la course s'est lancée, c'était absolument incroyable : plein de gens bordaient les rues de Corte menant à la première montagne, en allumant des fumigènes comme dans un stade de foot. On était entourés de lumières rouges, de fumée, une ambiance d'une intensité folle. Et me voilà parti, avec mon sac, prêt à en découdre.
Corte, jeudi 23:00
Et c'est parti, la course démarre, et on attaque tout de suite la première grosse montée vers Padule, un bon 1 000 mètres de dénivelé d'entrée de jeu. Comme il fait nuit, tout le monde allume sa frontale, et on se retrouve vite en file indienne, les uns derrière les autres sur des singles étroits. Doubler est quasi impossible, donc tu es obligé d'avancer au rythme du groupe, ce qui est à la fois frustrant et assez particulier. Ne pas pouvoir imposer son propre rythme, c'est dur, et il faut environ deux heures pour atteindre le sommet.
À ce stade, tout le monde déborde encore d'énergie, moi y compris. Je me dis « C'est parti ! » et je savoure l'ambiance. C'est la toute première fois que je prends le départ d'une course de nuit, et voir cette file interminable de frontales serpenter dans la montagne est tout simplement magique. On grimpe tous ensemble, comme une constellation en mouvement dans l'obscurité.

À un moment, je remarque mon numéro de dossard, le 464, et je repère devant moi quelqu'un avec le dossard 87. Je sais que les numéros de dossard sont attribués selon l'Index UTMB, qui classe en gros ta vitesse et ton expérience de traileur. Alors je me dis : « OK, ce gars est numéro 87, il doit être plutôt bien classé. Je vais essayer de le suivre et de me caler derrière lui. » C'est une petite stratégie, mais dans ces premières heures, ça aide d'avoir une cible et un peu de motivation.
Padule, vendredi 00:57, 7 km 1316 m+ 1:57 218e
On arrive enfin à Padule, le premier ravito. Je suis toujours fidèle à mon plan nutrition : à chaque ravito, je remplis deux flasques de poudre isotonique pour un apport en sucres, et je continue mes gels de 45 grammes de glucides, un par heure. À Padule, je m'enfile un Coca vite fait, sans traîner, et je repars aussitôt grimper.
À ce moment-là, le peloton commence à s'étirer. Il reste une courte montée avant que le sentier ne débouche sur une sorte de plateau. Là, pour la première fois, je peux vraiment commencer à doubler et à avancer à mon rythme, puisque les sentiers s'élargissent et que beaucoup de coureurs font une pause au ravito. C'est le moment où j'entre vraiment dans ma course : je me sens bien, je trouve mon rythme et je dépasse d'autres coureurs au passage.
Boniacce, vendredi 01:59, 15 km 1704 m+ 2:59 186e
En arrivant à Boniacce, je suis vraiment dans la course : je suis remonté à la 186e place, en gagnant déjà pas mal de positions. Je me sens toujours très bien, je cours fort, et je claque même quelques kilomètres à 12 km/h sur les sections plates et faciles. C'est un énorme boost de confiance de remonter au classement et de se sentir aussi bien si tôt dans la course.
Après Boniacce, le sentier plonge en descente, et j'en profite : je descends vite et je double beaucoup de monde. Il y a une petite montée, puis une nouvelle descente vers Calacuccia. Calacuccia est au bord d'un magnifique lac, et à mon approche, le soleil commence tout juste à se lever, vers 5 heures du matin. Le ciel vire au rouge au loin, avec des reflets qui dansent sur le lac. C'est un moment vraiment magnifique, et je prends une seconde pour m'en imprégner.

Calacuccia, vendredi 06:14, 33 km 2366 m+ 6:14 167e
Quand j'arrive à Calacuccia, il y a des portions légèrement inclinées, mais je suis encore en pleine forme et capable de les trottiner. Jusque-là, je monte les côtes en marche rapide à bon rythme, je cours le plat à environ 10 km/h et je trottine sur le terrain vallonné. Je me sens vraiment au sommet de ma forme, à une allure dont je suis fier. Au ravito, je m'en tiens à ma routine : je remplis mes boissons isotoniques, je prends un gel énergétique, je bois un peu de Coca, puis je repars.
À Calacuccia, je suis 167e. De là, on attaque la plus grosse montée de la course, une ascension d'une seule traite de 1 700 mètres de dénivelé positif. On passe tout près du Monte Cintu, le plus haut sommet de Corse, et du lac du Cintu. Une section incroyable ! Pour cette montée, je prends mon temps et je marche ; le soleil se lève et la température commence à grimper, alors je mets de la crème solaire.

C'est à ce moment-là que les choses commencent à se corser, et je réalise que j'en suis à environ un tiers du parcours, autour du 40e kilomètre sur 110, après 7 heures de course. Je me dis : « Je suis dans les temps ; si je garde cette allure, je peux finir en 21 heures. » C'est au-delà de mes rêves les plus fous : mon objectif ultime, c'était 24 heures, donc même si je ne tiens pas ce rythme, je peux peut-être quand même accrocher la barre des 24 heures. D'après mon index UTMB, l'estimation tournait autour de 26 h 30, c'était donc ça mon objectif réaliste, en essayant peut-être de faire un peu mieux pour améliorer mon index. Bien sûr, mon objectif principal est simplement de finir, mais réaliser que je suis sur des bases de 21 heures, c'est une sensation incroyable. Je sens vraiment que mon entraînement a payé. Je n'avais jamais rien tenté de tel, et voilà que neuf mois après le début de mon aventure, je suis en plein milieu d'un ultra de 100 miles.

La montée devient de plus en plus dure, le dénivelé est brutal. Mon record jusque-là, c'était une course avec 3 000 mètres de dénivelé positif, et là, au sommet, j'en suis déjà à 4 000 mètres : je dépasse mes limites. En chemin, je rencontre un coureur belge. On discute en anglais (il est néerlandophone), et il me raconte qu'il a fait une vingtaine de courses de plus de 100 kilomètres, dont l'UTMB, et qu'il est juste là pour se tester. Au bout d'un moment, il me dit : « Tu es trop rapide pour moi, je te laisse partir devant. » Je ne me sens pas rapide du tout, la montée est vraiment mon point faible. Je suis un coureur relativement lourd (1,87 m pour environ 87 kg), donc les montées ne sont jamais mon fort.
On finit par atteindre le lac du Cintu, à peu près à la moitié ou aux deux tiers de la montée, puis il reste une dernière ascension raide jusqu'à Bocca Crucette, à l'éperon du pierrier. C'est très raide et long, mais au sommet je prends un moment pour profiter de la vue. À ce stade, on rejoint le GR20, juste à côté du refuge de Tighjettu, et on va suivre le GR20 sur trois étapes : Tighjettu, Ciottulu di i Mori, Manganu, et la moitié de Manganu à Petra Piana. Il y a maintenant plus de randonneurs sur le sentier, et on sent bien qu'ils sont tous plutôt impressionnés par ce qu'on est en train de faire.

Bocca Crucette, vendredi 08:58, 44 km 4154 m+ 9:58 159e
De là, une longue descente mène au ravito suivant, à Ballone. Je commence à sentir que la descente devient un peu plus difficile. Je continue à trottiner, mais moins vite qu'avant ; au début, la descente est super raide, donc je prends mon temps. Des coureurs commencent à me dépasser en dévalant littéralement le sentier, et c'est là que je réalise que mon corps n'est plus aussi frais qu'au départ. Mes jambes s'alourdissent ; parfois je veux enchaîner les appuis rapidement, un pied après l'autre, mais mes jambes ne répondent pas aussi vite que je le voudrais. Avec la fatigue musculaire, je n'arrive plus toujours à poser le pied exactement où je veux, ce qui perturbe un peu mon équilibre, donc je sais que je dois redoubler d'attention.

À ce moment-là, je porte mes S/Lab Ultra Genesis, et comme j'ai un hallux valgus (en gros, les pieds larges), elles commencent à me serrer sérieusement. Je veux resserrer mes chaussures pour garder les pieds stables en descente, mais en même temps, la pression devient inconfortable. Je commence à ressentir une vraie gêne, mais j'essaie de passer outre, en me disant que c'est juste un désagrément mineur et pas bien grave. N'empêche, c'est le premier signe que les choses commencent à se compliquer.
Ballone, vendredi 10:18, 48 km 4154 m+ 11:18 155e
Quand j'arrive à Ballone, c'est un point de rafraîchissement, et je suis maintenant 155e. Je remets de la crème solaire et je prends un verre.

Je me souviens qu'une bénévole au ravito m'a apporté une boisson, et alors que je la remerciais, elle m'a demandé : « Où est ton dossard ? » J'avais en fait mon dossard sur un porte-dossard, sur le côté, mais elle m'a demandé de le mettre devant. J'étais un peu réticent : quand le dossard est devant, il gêne dans les montées, il appuie contre le ventre et les cuisses quand tu te penches en avant. En plus, ça peut l'abîmer, et j'aime garder le mien en bon état pour l'exposer à la maison après.
Elle m'a fait remarquer : « Oui, mais tu risques une pénalité. Et puis, ils m'ont déjà fait porter le t-shirt et tout. » C'est là que j'ai compris qu'elle était officielle de course, avec l'autorité pour faire respecter le règlement. Selon le règlement officiel, le dossard doit être visible sur l'avant. J'ai donc mis mon dossard devant, mais honnêtement, je commençais déjà à me déconnecter un peu de la course et du chrono, surtout planté là à me faire rappeler les règles. Tout ce que je voulais, c'était qu'on me laisse tranquille et continuer à avancer, ce n'était pas facile.
Quoi qu'il en soit, je suis à Ballone, au 50e kilomètre de la course, et je gagne encore des places. De là, on part dans une montée vers Ciottulu di i Mori, le refuge du GR20. Je me sens un peu fatigué, alors j'y vais doucement. On grimpe, et on finit par atteindre un col.

Au sommet, je me dis : « Oui, OK, j'y suis. » Mais quand je regarde à droite, je vois que l'itinéraire continue de monter le long de la crête. Je me souviens que ça m'a donné un vrai faux espoir : je pensais que la montée était finie, mais pas du tout.
Ciottulu di i mori, vendredi 12:44, 53 km 4860 m+ 13:44 176e
J'arrive finalement à Ciottulu di i mori. Il n'y a que de l'eau à ce ravito, donc je remplis juste mes boissons isotoniques et je continue. À ce stade, je suis 176e, j'ai perdu une vingtaine de places, et ça commence vraiment à devenir dur. Vient ensuite une descente vers Ciattarinu, la base de vie où on récupère nos drop bags. Je connais bien ces sections parce que j'ai déjà fait le GR20, mais maintenant j'avance vraiment lentement. Je n'arrive plus à courir, alors que le terrain n'est pas technique, juste un peu rocailleux et instable, mais pas raide. Ça devrait être roulant, mais je n'y arrive tout simplement plus. J'ai mal aux pieds, mes jambes sont lourdes, et les gens me dépassent.

À ce moment-là, je réalise que mes objectifs de 24 heures, 26 heures ou autres sont partis en fumée. J'espérais atteindre Ciattarinu vers midi le vendredi, mais je n'y arrive qu'à 14 h 30, après environ 15 heures et demie de course, alors que je pensais y être après 12 heures. Alors quand j'atteins enfin Ciattarinu, je suis bien fatigué et pleinement conscient que je n'atteindrai pas mes temps cibles. Mais comme c'est la base de vie, je décide de prendre le temps de récupérer.
Ciattarinu, vendredi 14:30, 60 km 4905 m+ 15:30 189e
En y arrivant enfin, ça me frappe : à partir de maintenant, mon seul objectif est de finir la course, quoi qu'il arrive. Je marche déjà, et si je marche à ce stade, je sais que je ne pourrai probablement plus beaucoup courir sur le reste du parcours. J'en suis à 60 km sur 110, avec 5 000 mètres de dénivelé positif avalés, donc je sais qu'il me reste environ 2 000 mètres de montée et 50 km, ce qui veut dire que j'ai déjà couvert une bonne partie de la distance comme du dénivelé.
Ciattarinu est une vraie base de vie : on peut y faire une sieste, prendre une douche et se remettre à zéro. Je file au vestiaire et je prends une douche (je n'avais pas de serviette, alors j'ai demandé à quelqu'un de m'en prêter une). Me changer me fait un peu de bien. Ensuite, je fais face à un dilemme au sujet de mes chaussures : mes Salomon me font mal aux pieds, mais les Hoka que j'ai emportées sont un peu usées. Malgré tout, la douleur des Salomon est trop forte, donc je passe sur les Hoka Speedgoat 5, en espérant un peu de répit. Pendant que je suis à la base, je mange aussi un peu : il y a des options plus consistantes, alors je prends de la salade de pâtes, du thé glacé et de la soupe.
Je fais une pause, et juste à ce moment-là, un vrai orage éclate : pluie battante, tonnerre et éclairs. Pendant qu'on attend que ça passe, je discute avec d'autres coureurs. Les gens parlent de la distance restante, de l'orage, et de se reposer ou non, puisqu'il y a des lits disponibles. Il y a une vraie possibilité de faire une bonne pause avant de repartir. À ce moment-là, je réalise que je suis réveillé depuis environ 30 heures d'affilée : levé jeudi à 10 h, et on est maintenant vendredi, 16 h. Mais je me dis non, l'objectif est de continuer à avancer ; je n'ai pas vraiment envie de dormir.
J'attends que l'orage passe, et quand la pluie se calme, je repars. Je rejoins un petit groupe, et même si l'orage traîne encore dans le coin, il est assez loin : je vois les éclairs et je compte les secondes entre l'éclair et le tonnerre, donc je sais qu'il n'est pas juste au-dessus de nous. J'enfile ma veste de pluie pour me protéger, et en fait, je me sens plutôt bien, capable de trottiner les sections plates alors qu'on se dirige vers le lac de Ninu.
Puis il se passe quelque chose qui rend la suite de la course vraiment difficile : je commence à avoir mal à l'intérieur du genou droit. Je pense à un syndrome de l'essuie-glace, comme le syndrome de la bandelette ilio-tibiale, mais j'apprendrai plus tard que le syndrome de la bandelette se manifeste à l'extérieur, et qu'une douleur à l'intérieur vient en fait de la patte d'oie. Cette douleur me colle à la peau jusqu'à la fin de la course. Je continue, mais je ne peux vraiment plus beaucoup courir : au mieux, je trottine à 7 ou 8 km/h sur les portions plates les plus faciles, mais c'est tout. Et même là, je me sens épuisé, donc je ne force pas trop.

Après une montée, la pluie s'arrête et je marche maintenant vers Inzecche en contournant le lac de Ninu, c'est magnifique.
Inzecche, vendredi 19:33, 74 km 5518 m+ 20:33 177e
Quand j'arrive à Inzecche, tout le monde est super sympa. Je plaisante avec les bénévoles, ils me disent : « Ah, tu es belge ! J'ai croisé un gars ce matin qui me demandait si j'avais de la Chimay », et ainsi de suite. L'ambiance est excellente, et ça fait un bien fou. Il est environ 19 h 30, donc il reste un peu de lumière du jour, mais plus pour longtemps.

À ce stade, je ne suis plus ma stratégie nutrition d'origine. Je remplis toujours mes flasques de boisson isotonique (environ 30 grammes de glucides par flasque), mais j'ai arrêté les gels, puisque je sais que je ne finirai pas dans le temps prévu. Je me dis : « OK, peu importe, je vais juste continuer à marcher. » À chaque ravito, je mange plus de solide et je bois du Coca-Cola. Je me régale avec les gaufres Naak (comme des gaufres au miel, ou les stroopwafels qu'on connaît en Belgique), que je sais pouvoir manger sans aucun problème. Je m'offre même une petite tartine de terrine de sanglier, un délice.
Puis je repars. Il est 20 h, et j'assiste à mon deuxième coucher de soleil, en route pour une deuxième nuit blanche consécutive. À ce stade, je suis réveillé depuis environ 36 heures. Je suis toujours sur le plateau autour du lac de Ninu, relativement plat avec quelques zones humides. Il y a plein de vaches, quelques chevaux sauvages, c'est vraiment magnifique. Je continue à marcher, mais je commence à avoir mal aux pieds. Quand j'enlève mes chaussettes, je vois qu'elles sont trempées, alors j'en change. (À Ciattarinu, quand j'avais changé de chaussettes, j'avais mis des chaussettes à orteils en laine mérinos, mais elles étaient trouées au gros orteil, donc j'étais passé sur des chaussettes Decathlon classiques. Maintenant, comme mes pieds sont mouillés et douloureux, je change encore de chaussettes.)

À ce moment-là, je me dis : allez, c'est parti ! Je sais ce qui m'attend : deux montées de 750 mètres et 40 kilomètres pour finir la course. Je connais bien la première montée de 750 mètres, elle fait partie du GR20 : c'est l'ascension du refuge de Manganu à la brèche de Capitellu, l'une des sections les plus dures du GR20. Donc je sais ce qui m'attend.
Je continue à marcher, et à ce stade, je suis vraiment tout seul. Depuis que la pluie s'est arrêtée, il ne reste presque plus personne sur le parcours. Je suis complètement seul dans cette plaine, en route vers le refuge de Manganu. Un coureur autrichien, Dominik, me dépasse et discute un peu, mais je suis enfermé dans ma tête et pas très bavard. Je veux juste continuer à avancer et finir la course. Je suis plutôt convaincu que je vais y arriver. Mon genou me fait mal et mes muscles sont fatigués, mais ce n'est pas insupportable. La douleur au genou est là, mais elle n'est ni aiguë ni électrique. J'ai déjà eu des tendinites (au tendon d'Achille par exemple) où je ne pouvais même plus marcher ; là, c'est différent, juste une douleur sourde. Alors je continue, j'atteins Manganu (sans m'arrêter), et à ce moment-là, la nuit est vraiment tombée. Je sors ma frontale et j'attaque la montée vers la brèche de Capitellu.
Comme je le disais, je sais exactement ce qui m'attend dans cette montée. C'est une section qui semble véritablement interminable : chaque fois que tu crois avoir atteint le sommet, tu réalises qu'il reste encore un bout de chemin. Le sommet n'est qu'à 750 mètres de dénivelé, à 2 000 mètres d'altitude, mais le défi n'est pas la distance, c'est le terrain. Le sentier est extrêmement technique, entièrement fait de rochers et de pierres instables qui exigent de crapahuter en permanence. Parfois, les marches sont si hautes qu'on a l'impression de gravir trois escaliers à la fois. Je suis pleinement conscient que c'est ce qui m'attend.
J'ai ma musique qui joue doucement sur le haut-parleur de mon téléphone, juste assez fort pour moi, personne d'autre. La nuit tombe vite, et en grimpant, je repère d'autres frontales qui scintillent devant et derrière moi. Il y a quelque chose de rassurant dans cette vision ; ça me rappelle que je ne suis pas seul à affronter ce segment impitoyable. Grimper ça de nuit est une expérience complètement différente, à la fois intense et impressionnante.
Heureusement, l'itinéraire est bien balisé avec de petits marqueurs rétro-réfléchissants, ce qui change tout. Je n'avais jamais remarqué que certaines balises officielles du GR20 sont aussi réfléchissantes ; ça m'a vraiment aidé à trouver mon chemin, et je n'ai eu aucun mal à rester sur le tracé. Malgré tout, la montée semble encore plus longue de nuit, et chaque mètre en paraît dix.
Peu après, un autre coureur apparaît, un gars un peu plus grand que moi. Il se met à suivre mon rythme de près, posant pratiquement ses pieds là où je pose les miens, « prenant ma roue » comme en cyclisme. On ne parle pas vraiment, il répond par bribes, ne brisant le silence que de temps en temps. De temps à autre, j'annonce : « Mec, pause eau », et on s'arrête pour une courte pause. La montée est si raide et exigeante que tous les quatre ou cinq pas, je me surprends à grogner comme un joueur de tennis, ce qui doit être assez drôle pour celui qui suit.
Finalement, en approchant du sommet, je demande : « Tu viens d'où ? » et il répond : « D'Espagne. » Comme je parle un peu espagnol, je change de langue et on commence à discuter. Il s'appelle Xavi (Javier), et on échange quelques conseils : « Cuidado en este tramo », « Fais attention ici. » Le sommet de la crête finit par apparaître. Même s'il fait nuit et que je ne vois pas grand-chose, je sais de mémoire que cet endroit surplombe les deux magnifiques lacs jumeaux de montagne, le lac de Capitellu et le lac de Melu (voir ci-dessous à quoi ça ressemblait quand j'ai fait le GR20 en 2020).

Mais à partir de là, le défi n'est pas terminé. Vient ensuite la traversée technique de la crête, presque de la mini-escalade, mais cette fois en descente. La pente est si raide qu'on est obligés de s'asseoir, de glisser, de se retourner pour trouver des appuis : une aventure en soi. Un peu plus tard, Dominik, l'Autrichien, nous rattrape et se joint à nous ; nous voilà donc en trio pour affronter ce passage sauvage. Impossible de ne pas jurer et rire devant la difficulté absurde de cette section. « C'est quoi cette folie ? » lance quelqu'un, et ça détend l'atmosphère.
Devant nous se trouve Bocca a Soglia, un col un peu plus loin. De là, on quittera le GR20 pour entamer la descente vers le lac de Melu, tandis que le tracé officiel du GR20 continue de descendre vers Petra Piana. Le passage le plus dur de la nuit est derrière nous, mais l'aventure est loin d'être finie.
Bocca a Soglia, samedi 00:06, 85 km 6233 m+ 25:06 177e
On arrive enfin au ravito, installé sur le col. C'est une installation minimaliste, juste un point liquide proposant du Coca et de l'eau. Comme d'habitude, je prends un peu de Coca pour me requinquer et un moment pour remplir mes flasques. Xavi est déjà là, visiblement encore plein d'énergie. « Let's go, man! » lance-t-il, impatient de repartir sur le sentier. Je m'excuse rapidement : « Désolé, je dois juste remplir mes flasques », et il m'attend patiemment. Dès que je suis prêt, on entame la descente ensemble.
D'entrée de jeu, Xavi impose un rythme rapide dans la descente. Je fais de mon mieux pour rester dans sa roue, mais au bout d'un moment, il me distance et disparaît progressivement devant. La descente vers Grotelle est courte mais intense : à peine 3 kilomètres, mais avec 600 mètres de dénivelé négatif spectaculaires.
À ce moment-là, Dominik me rattrape, et on descend ensemble pendant que Xavi file devant à la vitesse de l'éclair. Xavi a mentionné quelque chose à propos d'un ami qui l'attend en bas ; je ne suis pas sûr d'avoir tout compris, mais il semble avoir un supplément de motivation qui le pousse.
Le sentier est si raide que des échelles ont été fixées dans la roche à certains endroits. Négocier ces échelles dans le calme de la nuit, probablement vers 2 ou 3 heures du matin, ajoute une touche palpitante à l'aventure. Malgré l'appréhension, on descend les échelles sans encombre et on continue.
Puis, en pleine descente, je glisse soudainement : le genre de moment où tout se joue en une fraction de seconde. Je parviens de justesse à me rattraper avec mon bâton, mais j'entends un claquement sec : mon fidèle bâton Leki en carbone a cassé. Me voilà réduit à un seul bâton pour le reste de la course. J'en suis quelque part entre les trois quarts et les quatre cinquièmes du parcours, donc au moins l'arrivée n'est plus si loin, mais je sais à quel point ce bâton m'aidait pour l'équilibre et la stabilité. C'est franchement frustrant, mais je me rappelle que ce genre de choses arrive en ultra : il faut juste s'adapter et continuer à avancer.
Grotelle, samedi 01:29, 89 km 6241 m+ 26:30 176e

Je persévère et j'arrive enfin au ravito de Grotelle, avec Dominik. On se sent tous les deux étonnamment bien, vu la distance parcourue jusque-là. Dominik lance aussitôt : « Ouais, on continue », et j'acquiesce sans hésiter. « Oui, mec, on continue. Pas de pause, et il est hors de question qu'on dorme, mais il faut que je mange un petit quelque chose en avançant. » On échange rapidement avec quelques autres et avec les bénévoles qui, comme toujours, sont incroyablement sympathiques et encourageants. Leur énergie positive est un boost bienvenu.
On sait à ce stade qu'on a atteint la toute dernière montée de la course. Pour remettre les choses en perspective, on est au kilomètre 90 sur 110, plus que 20 kilomètres, avec une dernière ascension d'environ 750 mètres encore devant nous. Je repense à un entraînement fait plus tôt dans la semaine en Corse : j'avais avalé 750 mètres de dénivelé positif en une heure et demie, aller-retour, pas loin de la maison. J'essaie de canaliser cette expérience en me disant : « Bon, il est temps d'en finir. »
Nous voilà donc repartis, et bientôt rejoints par un autre coureur, dont le nom m'échappe, mais il s'intègre direct à notre petit groupe alors qu'on attaque la montée. Curieusement, la section commence par une courte descente avant que le vrai défi de la montée ne démarre. Il est probablement 2 ou 3 heures du matin, et voilà que surgit de nulle part Xavi, l'Espagnol, qui vient vers nous en sens inverse. Il s'arrête pour demander : « Ah, ¿has visto a mis amigos? » (tu as vu mes amis ?). Je suis déboussolé et je réponds : « Mec, qu'est-ce que tu racontes ? » Il semble perdu, sans savoir dans quel sens aller. Je le regarde faire demi-tour et repartir en arrière ; il doit déjà être à trois kilomètres dans ce segment, mais le voilà qui rebrousse chemin, ce qui veut dire qu'il va se taper six kilomètres de rab juste pour chercher ses amis. Je ne peux pas m'empêcher de penser : « Ses amis sont forcément sur le parcours et le retrouveront à l'arrivée. Je ne sais pas ce qui lui arrive. »
On continue, et une fois de plus je vois de petites frontales danser au loin au-dessus de nous. La montée paraît interminable, et je me persuade : « Impossible qu'on doive monter jusque là-haut. » Mais l'ascension s'avère aussi brutale qu'elle en a l'air, un effort sans répit. Dominik prend les commandes, et je le suis dans ses pas, nos réserves d'énergie au plus bas. Je suis tellement épuisé que même respirer profondément me fait bizarrement mal à la poitrine, comme si je n'arrivais pas à prendre une inspiration complète. Malgré tout, la seule option est de continuer à avancer, même si le sentier semble ne jamais finir.
Me voilà donc, appuyé sur mon unique bâton restant pour grimper. Je m'aide de mon bras gauche, en poussant sur les rochers dès que je peux, concentré sur une progression régulière. On continue à grappiller du terrain, chaque pas demandant plus d'effort que le précédent. On finit par atteindre une section nettement plus raide. Je me dis : « Ça doit être ça, le dernier ressaut. » C'est si raide que chaque pas donne l'impression de gravir quatre marches d'un coup.
Sans prévenir, je commence à surchauffer. Une chaleur intense et écrasante m'envahit, au point que j'envisage d'enlever mon t-shirt juste pour me rafraîchir. Mais là, je me souviens de ces histoires des films sur l'Everest, où des gens atteints du mal des montagnes ont tellement chaud qu'ils enlèvent toutes leurs couches, même par un froid glacial, et ça ne finit jamais bien. Cette pensée me ramène à la raison, et je décide de m'abstenir. Au lieu de ça, je continue à pousser, mais une petite alarme se déclenche dans ma tête : « Est-ce que je peux vraiment faire confiance à mon corps à ce stade ? » La fatigue me rattrape ; après tout, c'est ma deuxième nuit sans fermer l'œil et j'ai déjà couvert 100 kilomètres. Évidemment, je suis épuisé, mais je continue de grimper quand même.
La surchauffe continue jusqu'au sommet, mais on finit par y arriver. En haut, on se retrouve sur un plateau, le plateau d'Alzu. De là-haut, on aperçoit le ravito au loin, mais il reste encore environ un kilomètre de sentier avant de l'atteindre. On est à environ 1 700 mètres d'altitude, donc l'air est moins chaud. Au lieu de ça, le vent se lève, et dès qu'on arrête de grimper, mon rythme cardiaque chute, et tout bascule d'un coup : la chaleur brûlante laisse place à un froid grelottant. Je me mets à trembler, les dents qui claquent de manière incontrôlable, je suis gelé. Je demande aux gars avec moi : « Vous avez froid ? » mais ils secouent la tête : « Non, ça va. » Je suis surpris, mais au moins le ravito est en vue.
Je me concentre pour l'atteindre, mais le froid continue de s'insinuer. Je m'arrête un instant, je me tourne vers mes compagnons et j'avoue : « Les gars, j'ai vraiment froid. » Je sors ma veste de pluie, encore humide d'un peu plus tôt dans la course, quand il avait plu, mais je l'enfile quand même, en espérant qu'elle retienne un peu de chaleur. Progressivement, en continuant d'avancer, je commence à me réchauffer, et je persévère, déterminé à atteindre le réconfort du ravito.
Alzu, samedi 05:03, 99 km 6969 m+ 30:03 167e

Quand j'atteins le ravito d'Alzu, je trouve immédiatement une place dans un des fauteuils de camping et je m'emmitoufle dans deux couvertures fournies par les bénévoles. Même bien emmitouflé, impossible d'arrêter de trembler. Le froid semble me transpercer jusqu'aux os. À ce moment-là, une vague de doute me submerge : j'ai déjà couvert 100 kilomètres, il ne reste que 10 kilomètres entre moi et l'arrivée, mais mon corps donne soudain l'impression de pouvoir lâcher. Je me demande sérieusement si je ne vais pas devoir abandonner la course, juste avant la fin.
Je repense aux petites douleurs musculaires que j'ai eues toute la nuit : rien de trop grave, mais pas franchement idéal non plus. La pensée me traverse l'esprit : je ne veux pas risquer de me mettre en danger, et si les frissons ne s'arrêtent pas, je n'aurai peut-être pas d'autre choix que de m'arrêter ici. Si c'est le prix de la sécurité, je le ferai.
Assis là, je vois le ciel commencer à s'éclaircir et les premiers rayons du lever de soleil. Il est 5 h du matin. Je me tourne vers Dominik et l'autre gars qui a fait la montée avec nous et je leur dis honnêtement : « Écoutez, les gars, je ne peux pas continuer pour l'instant. Partez sans moi. Je vais attendre ici que le soleil monte un peu et que ça se réchauffe. Je vais peut-être me reposer une heure, mais ça n'a pas de sens de repartir tant que je tremble encore. » Ils hochent la tête, me souhaitent bonne chance et repartent sans moi.
Resté seul, je regarde mon téléphone et je vois un message des organisateurs de la course sur WhatsApp : « Ah, M. Picard, où êtes-vous ? Nous ne vous trouvons pas, etc. Avez-vous abandonné ? Merci de nous informer au plus vite. » Je suis perplexe, qu'est-ce qui se passe ? Il s'avère que mon dossard n'a été enregistré à aucun pointage depuis Inzecche, c'est-à-dire avant Manganu et avant la montée vers la brèche de Capitellu. Ça fait des heures que ma puce n'a pas été scannée, donc pour les organisateurs, j'aurais très bien pu abandonner dès Inzecche, vers 19 h 30.

J'explique : « Mais je suis là. » Un des bénévoles a vent de la situation, attrape sa radio et annonce : « Oui, le dossard 464 est ici. » Mon dossard est accroché à ma ceinture, donc je le lui tends pour confirmation. La conversation devient surréaliste : à la radio, ils insistent qu'ils ne m'ont pas vu depuis Inzecche. Quelqu'un dit : « Il a abandonné. » Le bénévole proteste : « Non, il est là, devant moi. Dossard 464, présent et vérifié. Il n'a pas abandonné. » S'ensuivent d'autres échanges avec l'accent corse : « Dis-lui de sortir ses flasques ; parfois le dossard prend l'humidité et arrête de fonctionner. » Le bénévole confirme : « J'ai le dossard en main, il n'y a aucune flasque dessus. » On rigole tous un peu de la situation. Finalement, l'explication la plus logique est que la pluie après Ciattarinu a affecté ma puce et l'a empêchée de s'enregistrer correctement. Au moins, le malentendu finit par se dissiper.
Pendant ce temps, j'ai toujours froid, je sirote du thé glacé, détendu sous les couvertures, en pesant le pour et le contre. Est-ce que j'essaie de dormir un peu ? Mais avec seulement 10 kilomètres restants, j'ai peur de ne pas me réveiller à temps pour finir. La barrière horaire est à 23 h, et il n'est que 5 h du matin, mais je ne veux pas risquer de rater la fin. Je me répète : « Je ne vais pas abandonner. Au pire, je fais une longue pause et je repars. » Mais au fond de moi, je sais que je veux finir le plus vite possible, pas juste me reposer là, aux portes de l'arrivée.
À ce moment-là, je me retrouve assis au ravito, toujours grelottant, en 167e position. Je suis en mouvement depuis 30 heures, j'ai couvert 100 kilomètres et grimpé plus de 7 000 mètres de dénivelé positif. Dominik est déjà reparti devant. Alors que je suis là, emmitouflé, devine qui apparaît : Xavi, et cette fois, il n'est pas seul. Il est accompagné de ses deux amis. À leur arrivée, je comprends vite que ses amis ne sont pas des participants ; ils sont espagnols eux aussi mais vivent en Corse, et ils étaient montés retrouver Xavi à Grotelle pour l'accompagner sur les deux dernières étapes. D'un coup, tout s'explique : pas étonnant que Xavi ait fait demi-tour plus tôt sur le sentier pour retrouver ses copains.
Le trio atteint le ravito, et ses deux amis, qui parlent français, engagent vite la conversation avec moi. L'un d'eux, voyant que j'ai encore froid, me propose une veste bien chaude. Je l'enfile avec gratitude et je sens vite la chaleur revenir. C'est un geste fantastique, et retrouver Xavi, mon compagnon de route, me remonte clairement le moral. Regonflé à bloc et avec ma nouvelle équipe, je décide qu'il est temps de repartir.
À peu près au même moment, je suis soulagé que l'histoire du dossard soit enfin réglée. J'étais un peu inquiet parce que je savais que ma famille suivait ma progression, d'autant que je leur avais dit que je finirais en 30 heures maximum, et qu'ils n'avaient pas vu de mise à jour depuis un bon moment. Maintenant que j'avais du réseau, j'ai envoyé un message rapide sur WhatsApp pour les rassurer : tout allait bien, et j'étais reparti.

On est repartis dans ce qui est devenu mon deuxième magnifique lever de soleil de la course, juste au moment d'entamer la descente depuis Alzu. La descente vers Corte commence raide puis s'adoucit, s'étirant sur 10 kilomètres en avalant 1 300 mètres de dénivelé à travers des bois paisibles. J'ai suivi le rythme de Xavi et de ses deux amis, qui dévalaient littéralement le sentier. Je ne sais pas comment, mais j'ai réussi à rester avec eux, alors que je n'avais quasiment pas couru sur les 60 derniers kilomètres, porté par leur énergie et l'excitation de l'arrivée toute proche.
On filait en descente, en faisant de beaux progrès, et à un moment j'ai même dépassé Dominik grâce au rythme de course de notre groupe. Je me suis forcé à trottiner aussi souvent et aussi vite que possible, en me répétant : « Allez, plus que quelques kilomètres », l'adrénaline alimentant chaque pas vers cette ligne d'arrivée tant attendue.
À ce moment-là, je commence à avoir ce que j'appellerais des décalages visuels, une sorte de perception déformée. Je n'irais pas jusqu'à parler d'hallucinations, mais mon esprit commence clairement à me jouer des tours. Par exemple, je repère un rocher devant moi, et mon cerveau épuisé insiste immédiatement : c'est une cabane. Au fond de moi, je sais que ce n'est pas une cabane, je suis conscient de ma fatigue extrême, mais cette partie automatique de mon esprit en est convaincue. Pour me prouver que ce n'est qu'un rocher, je dois fixer l'objet, analyser ses détails et consciemment reprendre le dessus sur mon esprit fatigué. Ce genre d'effort mental, ramener la réalité au point, devient vite épuisant en soi.
À ce stade, ça arrive constamment : des formes dans les arbres se mettent à ressembler à des animaux, de simples troncs semblent se transformer en créatures étranges. Même si je sais rationnellement que ces choses n'existent pas, l'expérience reste étrangement déstabilisante, et il faut une vraie concentration pour ignorer les illusions. Cette bataille permanente pour convaincre mon cerveau de ce qui est réel me vide à l'approche des derniers kilomètres. Xavi et ses amis sont loin devant, je n'ai pas pu suivre leur rythme.
J'essaie de continuer à trottiner, mais mon allure est péniblement lente. Dominik, qui m'avait de nouveau rattrapé, me dépasse en lançant : « J'ai mal partout, mais je veux juste finir, je veux rentrer chez moi, je veux que ça se termine, alors je vais courir quoi qu'il arrive. » Inspiré, j'essaie de l'imiter, de me forcer à courir et à surmonter la douleur, mais mon corps refuse tout net.

On finit par atteindre une zone toute proche de Corte, un coin bien connu des randonneurs, sur le Mare a Mare Nord. Le sentier grouille maintenant de traileurs du coin, sortis pour leur footing habituel du samedi matin. Ils nous encouragent : « Allez, vous y êtes presque, plus que 2 ou 3 kilomètres ! » Je les salue d'un pouce levé, mais dans ma tête, je pense : « Les gars, arrêtez de me dire qu'il ne reste que 2 kilomètres, je sais que c'est faux, et honnêtement, même ces 2 derniers kilomètres me paraissent interminables là tout de suite. » Quoi qu'il en soit, tout ce que je peux faire, c'est continuer à avancer, parce qu'à ce stade, c'est tout ce qui compte : continuer, pas après pas.
En tout cas, les encouragements de tous ceux que je croise me remontent vraiment le moral ; tout au long de ces derniers kilomètres, les gens me lancent des mots de soutien, et ça me réchauffe sincèrement le cœur. Malgré ça, la marche vers l'arrivée semble s'éterniser. Le sentier ondule entre petites montées et petites descentes, rien d'énorme, à peine 160 mètres de dénivelé positif répartis sur les dix derniers kilomètres, mais après une telle distance, chaque petite montée devient une montagne et chaque descente met les jambes fatiguées à l'épreuve.

En approchant de l'arrivée, je n'arrive toujours pas vraiment à y croire : je vais y arriver, pour de vrai. On atteint les abords de la ville ; des bénévoles bordent le parcours en applaudissant, et des gens installés aux terrasses des cafés nous encouragent, donnant à l'ambiance un air de fête. Le chemin devient plus facile, et avec ce regain d'énergie (peut-être juste de l'adrénaline pure), je me surprends à me remettre à courir. Je cours dans les rues, porté par une nouvelle vague d'énergie et d'excitation.
Enfin, je vois l'arche d'arrivée apparaître. La fin est là, juste devant, alors je puise dans mes réserves et j'accélère : peut-être que je sprinte à 12 km/h, peut-être moins, tous les détails se mélangent. Je passe sous l'arche, j'entends le speaker annoncer mon nom, et en franchissant la ligne, le sentiment est un pur et immense soulagement. Je ne peux pas m'empêcher de hurler de joie, je suis tellement heureux. Je l'ai fait ! En 34 heures, enfin, 33 heures et 52 minutes, je termine à la 173e place. Le sentiment d'accomplissement est incroyable. C'était vraiment une expérience extraordinaire.
Corte, samedi 08:52, 112 km 7128 m+ 33:52 173e

À peine arrivé, je repense à ce qu'on m'avait dit à Alzu : la puce de mon dossard était cassée. Malgré tout, je récupère ma médaille de finisher, mon t-shirt de course, et je savoure le moment. Après ça, je file directement voir les organisateurs pour expliquer : « Écoutez, la puce de mon dossard ne fonctionne pas. » Ils notent mon arrivée manuellement, en relevant mon temps et mes informations, ce qui rend mon résultat officiel, juste pas suivi par la puce. Le seul bémol ? Je n'ai pas droit à la classique vidéo d'arrivée, puisque le temps ne s'est pas enregistré exactement au moment où je franchissais la ligne : tout dépend de la puce. Mais franchement, après cette aventure, ça paraît être un détail insignifiant.
Sur la zone d'arrivée, j'aperçois Dominik en train de siroter un Coca, Xavi qui fête ça avec ses amis ; c'est génial de voir tout le monde là, à partager cet accomplissement. Toute l'expérience est vraiment exceptionnelle. C'était ma toute première course de 100 miles, et elle m'a offert un vrai retour à la réalité. J'y étais allé en pensant finir en 26 ou 27 heures, 30 grand maximum, mais j'ai fini par mettre 34 heures, en marchant une bonne partie du temps. Peu importe : c'était une aventure incroyable, et je sais que je reviendrai, avec l'ambition de courir un peu plus la prochaine fois.
Quelques jours plus tard à l'aéroport, comme pour remettre tout ça en perspective, je tombe sur Lars, le coureur belge. Il me raconte qu'il a fini une vingtaine de courses de 100 kilomètres différentes, et qu'il a même déjà terminé l'UTMB. Son avis sur cette épreuve est rassurant : il me dit que cette course sort vraiment du lot, qu'elle était plus difficile que la plupart à cause de son terrain technique et impitoyable. « Extrêmement dure et compliquée à courir », dit-il, « surtout pour un premier 100 miles. » En entendant ça, je réalise à quel point je peux être fier d'avoir terminé une course aussi exigeante...
Rendez-vous en Slovénie pour mon prochain 100 miles !
| Pointage | km | Altitude | Classement | Passage | Temps écoulé | Dénivelé cumulé |
|---|---|---|---|---|---|---|
| Corte | 0 km | 428 m | – | jeu. 22:59 | 0:00:00 | 0 m+ |
| E Padule | 7 km | 1632 m | 218 | ven. 00:57 | 1:57:51 | 1316 m+ |
| Boniacce | 14.8 km | 1571 m | 186 (+32) | ven. 01:59 | 2:59:29 | 1704 m+ |
| Calacuccia | 33 km | 878 m | 167 (+19) | ven. 05:14 | 6:14:11 | 2366 m+ |
| Bocca Cruccette | 44.5 km | 2454 m | 159 (+8) | ven. 08:58 | 9:58:03 | 4154 m+ |
| Ballone | 48 km | 1460 m | 155 (+4) | ven. 10:18 | 11:18:23 | 4154 m+ |
| Ciottulu di i Mori | 53.5 km | 1992 m | 176 (−21) | ven. 12:44 | 13:44:31 | 4860 m+ |
| Ciattarinu | 60.1 km | 1316 m | 189 (−13) | ven. 14:30 | 15:30:40 | 4905 m+ |
| Inzecche | 74.4 km | 1768 m | 177 (+12) | ven. 19:33 | 20:33:33 | 5518 m+ |
| Bocca a Soglia | 84.7 km | 1975 m | 177 | sam. 00:06 | 25:06:35 | 6233 m+ |
| E Grotelle | 88.6 km | 1387 m | 176 (+1) | sam. 01:29 | 26:29:57 | 6241 m+ |
| Alzu | 98.8 km | 1586 m | 167 (+10) | sam. 05:03 | 30:03:50 | 6969 m+ |
| Corte | 111.6 km | 450 m | 173 (−6) | sam. 08:52 | 33:52:57 | 7128 m+ |