Bucovina Ultra Rocks : courir un ultra de bout en bout

Alors, si tu as suivi mes aventures ici, tu sais que l'année passée, j'ai couru mes deux premiers gros ultras au format « 100 miles » UTMB : le Restonica Trail en Corse et les Julian Alps en Slovénie. Et il faut que je dise la vérité sur ces courses : je ne les ai pas courues, je les ai survécues. À la fin, j'étais en pure gestion, je finissais en marchant, je courais un peu par-ci par-là, mais vraiment dans la difficulté. Après la Corse, il m'a fallu plusieurs semaines juste pour guérir des bobos de course. Et ces nuits blanches, deux nuits sans dormir sur la Corse, ça a vraiment marqué mon corps.

Du coup, cet hiver, je me suis dit : ce que je veux maintenant, c'est m'améliorer, être un peu plus rapide, et in fine revenir sur ces grands formats, mais pas tout de suite. D'abord, je veux apprendre à courir un ultra. Pas le finir, pas le survivre : le courir, de bout en bout. Alors j'ai cherché des courses d'environ 100 kilomètres-effort, et surtout des courses qui partent au matin, pour ne pas faire de nuit blanche.

C'est comme ça que je suis tombé sur la Bucovina Ultra Rocks by UTMB, en Roumanie : le format Four Summits, 72 km et 4700 m de dénivelé positif, quatre sommets dans les Carpates orientales, départ samedi 6h du matin. Une journée de course, une vraie journée normale : départ au lever du soleil, arrivée avant la nuit. Idéal. Et au pire, arrivée dans la soirée si je traîne, mais je pourrais toujours faire une nuit « normale » après.

Mon but était simple à formuler : courir cette course de bout en bout (sauf en montée hein, c'est du trail quand même).

C'est ça qui s'est passé.

En route vers le Rarău, dans le brouillard du matin

Une prépa loin d'être idéale

Je dois être honnête sur ma préparation, parce que ce n'est pas le passage glorieux de l'histoire. Fin mars, j'ai couru le marathon de Gand en 3h15, ça c'était la bonne nouvelle. Mais après, entre un contexte un peu compliqué et une forme en dents de scie, je ne me suis simplement pas beaucoup entraîné (à mon goût, tout est relatif bien sûr). Mes semaines Strava parlent d'elles-mêmes : après les 98 et 106 km hebdomadaires du bloc marathon, je suis retombé sur des semaines à 35, 30, parfois 16 ou même 11 kilomètres. D'avril à juin, ma moyenne tourne autour de 35-40 km par semaine, et je n'ai pas couru une seule sortie de plus de 20 kilomètres.

Ce qui m'a sauvé, je pense, c'est deux choses. D'abord le CrossFit, fidèle au poste toute l'année, trois à cinq entraînements par semaine : je ne serai jamais un poids plume de la montée, mais j'ai de la caisse et du gainage, et sur un ultra, ça finit par compter, ça permet de finir et d'éviter les blessures. Ensuite, le Trail de la Chouffe, fin juin : 53 km et 1600 m de D+ dans les Ardennes, quatre semaines avant la Roumanie. C'était mon crash test, et il a rempli son rôle au-delà de mes espérances.

Parce que la Chouffe m'a appris trois choses. Un : ma stratégie nutrition tenait la route, 80 grammes de glucides par heure pendant 7 heures, sans jamais être écœuré. Deux : mes points faibles sont maintenant identifiés. Les fessiers, qui se cuisent quand je prends les montées trop fort, et surtout les pieds, endoloris par les chocs à force de dévaler les descentes à grands pas. La leçon pour la Roumanie était claire : ne pas bombarder les montées, et descendre en petits pas pour soulager tout ça. Et trois, la plus rassurante : malgré la prépa famélique, le niveau était là. J'ai signé une performance très similaire à celle de l'Ohm Trail XL de l'année passée (50 kilomètres et 2500 m de dénivelé, bouclés en 8h30), sauf qu'à l'époque, j'étais en pleine prépa de l'Ultra Trail di Corsica et j'alignais des semaines à 100 kilomètres. Là, pas du tout. J'ai aussi tenu une moyenne d'environ 160 bpm pendant 7 heures, ce qui est déjà intéressant en soi. Mais surtout, j'ai fortement relancé sur les 10 derniers kilomètres, à plus de 10 km/h après six heures de course. Et ça, ce n'est pas toujours le cas : ça voulait dire qu'il restait de l'essence dans le réservoir, et que la caisse ne dépendait pas que du volume de course.

Le plan

Pour la première fois, je suis parti sur une course avec un vrai plan écrit, préparé dans les moindres détails. Et je dois dire que ça a tout changé. J'ai ping-pongé avec Claude pour le définir.

Le profil de la course

Le pacing d'abord. La course se découpait en trois sections, avec des règles simples à retenir même avec 10 heures de course dans les jambes. Section 1, jusqu'à Zugreni (km 23) : jamais au-dessus de 150 bpm, jamais plus vite que 6'30 au kilomètre, vitesse ascensionnelle plafonnée à 700 m/h. Section 2, jusqu'à Transrarău (km 52) : 155 bpm, 6'45, 650 m/h. Et après Transrarău : libération, 165 bpm autorisés, plus de limite d'allure, la course commence là. Trois triplets qui glissent dans le même sens : plus la course avance, plus le cœur a le droit de monter et plus les jambes se libèrent.

La nutrition ensuite. Sur la Chouffe, j'avais tout fait aux gels : douze gels de 45 grammes de glucides pour un poids de 75 grammes, quasi un kilo sur le dos. C'est Matthis, mon coach, qui m'a poussé à changer de doctrine : moins de gels, plus de boisson d'effort en poudre, et compter davantage sur les ravitos. Le principe est mathématique : ce que tu manges au ravito pèse zéro gramme dans ton sac, la poudre te donne 33 grammes de glucides pour 38 grammes portés, le gel 45 grammes pour 75 portés. Résultat : un gel toutes les 80 minutes sur alarme de montre, une flasque de 500 ml d'isotonique remplie à chaque ravito, un ou deux verres de Coca et un truc solide en main en repartant. À Zugreni, avant la plus longue portion sans assistance, exception prévue : les deux flasques en isotonique. Au total, environ 80 grammes de glucides par heure, pour 250 grammes de moins sur le dos qu'à la Chouffe.

Et puis les tips montre, parce que c'est là que j'ai gagné ma tranquillité d'esprit. J'ai activé le ClimbPro sur ma Garmin, qui affiche pour chaque montée le dénivelé restant : magique pour savoir quand sortir et ranger les bâtons, et quand une zone de plat arrive pour trottiner. Et surtout, j'ai téléchargé le GPX officiel de la course et j'ai ajouté moi-même, manuellement, chaque ravitaillement comme point de parcours sur la carte. Du coup, ma montre m'affichait en permanence : prochain ravito dans X kilomètres. Avant, je faisais du calcul mental épuisé (« je suis au kilomètre 42, le panneau dit 15 kilomètres jusqu'au prochain ravito, donc 42 plus 15, 57 ») et je me trompais ou j'oubliais une fois sur deux. Là, l'information était juste... là. Du détail mais pourtant un vrai clutch sur ma course.

Garmin ClimbPro

La veille, dernière vérification météo : 10 à 19 degrés annoncés, ciel changeant, averses possibles. Pour un gabarit comme le mien qui souffre dès qu'il fait chaud, c'était un cadeau.

Départ, Câmpulung Moldovenesc, samedi 06:00

Le réveil sonne à 3h30. Café déjà préparé, tartines de brioche confiture, crème NOK anti-frottement partout, un peu moins sur les pieds que d'habitude, la Chouffe m'ayant appris que mes chaussettes faisaient bien le travail. À 4h30 je pars de mon logement, à 5h je suis sur place. Une heure d'avance, large. Évidemment, le temps file : vingt minutes de musique dans la voiture, puis je sors... et je vois par terre des écouteurs Shokz OpenRun. Le gars qui s'est garé à côté de moi, forcément. Me voilà parti en mission dans le village de course pour retrouver un inconnu croisé dix secondes dans la pénombre. Je repère une casquette familière : « C'est pas toi qui t'es garé à côté de moi ? T'as pas perdu tes écouteurs ? » C'était lui. Il était content, c'était sympa. Et moi, il est 5h40, je suis à moitié habillé.

Retour à la voiture au pas de course, jogging enlevé, short enfilé, nutrition répartie dans le gilet. J'arrive sur la ligne six minutes avant le départ, j'avale mon premier gel, et c'est parti.

Enfin, c'est parti... doucement. Parce que le plan était clair : je me place volontairement à l'arrière du peloton. Je sais que devant, ça va partir vite. Même « pas très vite » au début d'un 70 bornes, c'est déjà trop vite. Moi, j'ai mes 6'30 au kilomètre à respecter, mon allure d'endurance fondamentale des mauvais matins. La course s'élance sur deux kilomètres de bitume, et je suis dernier. Tout simplement dernier, avec peut-être cinq personnes derrière moi. Je regarde ma montre : 6'15. « Non, faut ralentir l'ami. » Je me recale sur 6'30 et je laisse le peloton s'éloigner.

Dans la première petite forêt, j'entends deux gars parler avec un accent familier. Drapeau belge sur le dossard : on est cinq Belges sur la course, en voilà deux. Jean-François, traileur aguerri des très longues distances, et son pote François, qu'il a converti au trail et qui court ici son premier 70 km. Ils font la course à deux, on papote dix minutes. Pendant ce temps, je surveille ma montre comme le lait sur le feu : sous 150 bpm, dès que ça monte, je ralentis. Je me connais, je m'emballe vite.

Petite pause technique avant la deuxième bosse. Je perds encore quelques places, me voilà vraiment tout seul en queue de course. Je monte en suivant mes allures. C'est dans cette bosse que je croise trois Roumains, des potes nés dans la région. L'un d'eux est plus grand que moi et m'annonce 100 kilos. Vraiment, force à lui de venir chercher ce genre d'épreuve avec ce gabarit. Ils ont déjà couru cette course plusieurs fois, alors on parle terrain : il a plu la veille, il y a déjà eu des passages, et c'est gras comme je ne l'ai jamais connu. Des zones entières d'eau stagnante où tu marches carrément dans la boue. Première fois de ma vie que je cours dans un terrain pareil. Eux me racontent que l'année passée, il faisait 25-30 degrés : « C'était terrible. » Je les crois sur parole, en général, plus t'es lourd, plus tu chauffes. Il fait un ressenti de 10 degrés, je suis en short et t-shirt, léger frisson. « Est-ce que je mets une couche ? » Non. Il suffit d'avancer, ça passera. Ça passera. Dans la descente qui suit, je sens que mes nouvelles chaussures ne sont pas assez serrées, alors je m'arrête resserrer tout ça.

Sur les chemins de terre de Bucovine

Bucovina Eco Retreat, samedi 07:27, 8,6 km 498 m+ 1:27, 258e

Premier ravito, uniquement liquide : je remplis ma flasque d'iso avec ma poudre pré-dosée, et je continue. 258e sur 287 partants. Tout se déroule comme prévu.

Et là, on attaque le premier morceau sérieux : la montée vers Rarău, un bon 800 mètres de dénivelé. Mode let's go. Mes targets sont simples : 150 bpm, 700 m/h de vitesse ascensionnelle maximum. Je monte à mon rythme, seul ou presque. Je me fais confiance, j'avance.

La montée continue sur une piste de ski, et quand tu commences à gravir une piste de ski, tu as compris ce qui t'attend. C'est raide, mais le terrain est facile. Je retrouve les deux quinquas belges qui m'avaient repassé pendant ma pause, on rigole. Un Français s'accroche, Alexandre, la quarantaine, femme roumaine, vit en Allemagne. On monte à deux en discutant, comme ça au moins je suis sûr d'être en zone 2. Pendant ce temps, les premiers du 50 km, partis une heure après nous, commencent à nous doubler en bombardant, sans bâtons. Le gars qui finira par gagner, je l'avais déjà croisé en Slovénie en septembre, et il avait aussi gagné le 80 km là-bas. Le monde du trail est petit.

Dans la partie boisée, ça ralentit un peu sur les single tracks, et j'en profite pour doubler. En gérant, parce que doubler en montée, c'est traître : pour passer quelqu'un qui va un demi-kilomètre-heure moins vite que toi, il faut mettre un coup d'accélérateur, et le pic de BPM est immédiat. À un moment, je réalise qu'Alexandre ne suit plus. On sort de la forêt sur un plateau qui monte encore, et là : brouillard total. Dix mètres de visibilité, on est entrés dans le nuage. J'ai fait : « C'est quand même léger comme tenue... j'espère que ça va le faire. »

Rétrospectivement, mes données donnent raison à la gestion : 649 m/h de moyenne dans ce premier mur, pile dans la consigne.

Dans le nuage : dix mètres de visibilité sur le plateau du Rarău

Rarău 1, samedi 08:48, 13,6 km 1320 m+ 2:48, 216e

Au ravito de Rarău, la première chose que je vois, c'est un énorme barbecue, pas encore allumé. Moi je reste sur mes bases : refill de la flasque iso (je n'ai même pas touché celle d'électrolytes, il fait trop frais pour boire un litre à l'heure), quelques biscuits. Je fais mon ravito au milieu des premières femmes du 50 km, et c'est toujours un spectacle : ces coureurs-là vivent une autre course, ils veulent aller vite, ils lancent des « attention, attention, laissez passer ! ». Nos deux mondes se croisent sans se toucher.

Encore une petite montée jusqu'au sommet, puis la longue descente vers Zugreni. Et Zugreni, dans mon plan, c'est la fin de la première section. La descente commence technique, puis devient une sorte de route de montagne en terre, mi-route mi-rivière, avec des gravats et de l'eau à éviter. Et là, je déroule : BPM sous les 120, en descente ce n'est pas le cœur le facteur limitant, allures autour de 6 minutes au kilomètre. Un poil plus vite que le plan (« ça passe, ça passe »), mais le terrain est tellement roulant que ça ne tape pas sur les pieds. J'allonge le pas, tranquille.

Au détour du chemin, je recroise... le gars des écouteurs Shokz du matin, qui court le 50 km et m'a rattrapé. Il me reconnaît et m'encourage : « T'as l'air bien, t'as l'air en forme, continue ! » C'est toujours comme ça dans les trails : les gens apparaissent, disparaissent, réapparaissent.

Fin de la descente vers Zugreni, au creux de la forêt

Juste avant le ravito, une image qui marque : une coureuse du 114 km arrive hors barrière horaire, pour une trentaine de minutes. Éliminée là, au kilomètre 43 de sa course à elle. Chacun vit sa montagne comme il peut.

Zugreni, samedi 10:04, 23,2 km 1401 m+ 4:04, dans les temps

Full refill à Zugreni, et comme prévu au plan : les deux flasques en isotonique cette fois, parce que ce qui arrive est le plus long tronçon de la course sans vraie assistance. En repartant, notification LiveTrail sur mon téléphone : 130e. Gros doute. Au pointage d'avant j'étais 216e, je n'ai pas rattrapé 80 personnes en une descente. « N'empêche, 130... c'est pas loin du top 100, ça. » Je range l'idée dans un coin de ma tête et je n'y crois pas trop. (J'avais raison de ne pas y croire : c'était un bug du classement en direct.)

La sortie de Zugreni, c'est le passage le plus curieux de la course. On longe la rivière sur des sentiers de dix centimètres de large avec des chaînes pour se tenir, puis on traverse carrément un barrage en pierre aménagé : échelles, chaînes, vingt centimètres pour poser les pieds. Rien de compliqué techniquement, mais tu te demandes quand même dans quoi tu t'engages.

Le barrage aménagé à la sortie de Zugreni : chaînes, échelles… et un supporter à quatre pattes

Et puis l'ascension du Pietrosul Bistriței commence. On part de 800 mètres d'altitude, il y en a 1000 à gravir, et le début est extrêmement raide. Vraiment extrêmement raide : par endroits, 400 mètres de dénivelé sur un kilomètre. Nouvelle section, nouvelles bases : autorisation de monter à 155 bpm. La vitesse ascensionnelle, elle, fait le yo-yo entre 550 et 900 selon la pente, et je décide de m'en remettre au cardio : tant que les BPM tiennent, ça va.

Ce qui me frappe, c'est le terrain. Cette pente-là, en Corse, tu la gravis dans des gros cailloux et des gravats, sans végétation. Ici, on est bas, en pleine forêt : de la terre, des racines, des fougères, des arbres cassés. Première fois que je grimpe un mur pareil dans un décor pareil. Par moments, single track oblige, c'est la queue leu leu derrière des coureurs plus lents. Mes données GPS montreront une quinzaine de minutes perdues en micro-arrêts dans cette montée. Ça arrive en trail. On respire, on attend, on repart.

Et puis la récompense : le sentier débouche sur une crête d'un kilomètre, et la vue se libère d'un coup sur la vallée de la Bucovine. Magnifique. J'en profite, je suis content, j'avance. Au sommet du deuxième sommet, je fais les comptes : la moitié du dénivelé de la course est derrière moi, mes jambes vont bien, et, c'est le point que je surveille depuis la Chouffe, je n'ai pas mal aux fessiers. Rien.

La crête du Pietrosul Bistriței, la vue se libère sur la vallée

Dans la descente, une femme que j'avais doublée me redouble. Et c'est très bien comme ça. Parce que ma grande leçon des courses précédentes, c'est que mon facteur limitant, ce ne sont pas les muscles : ce sont les chocs. Avant, je dévalais les descentes en grands pas, en me laissant tomber. Physiquement économe, mais chaque impact laboure les pieds, et en fin de course, la moindre irrégularité du terrain devient une douleur. Alors maintenant : petits pas, cadence haute, retenue totale. Je descends quand même à 8-9 km/h, mais je sens les quadris encaisser chaque amorti. C'est le prix. Je le paie volontiers.

Poiana Prislop, samedi 12:42, 31,6 km 2503 m+ 6:42, 172e

Ravito éclair : flasques, un verre de coca, reparti. Bon, parlons-en, des ravitos. Côté solide, c'est simple et sans chichi : des biscuits secs, des genres de cakes. Pas de quoi rêver, mais ça fait le job. Ma technique : une bouchée de biscuit, une gorgée de coca pour humidifier, et ça descend. L'important, c'est que les glucides rentrent.

La descente vers Rusca est un bonheur : une crête exposée, très belle, sur une sorte de double trace de tracteur qui descend en pente douce. Le genre de terrain où je peux allonger sans me faire mal. J'enchaîne 5-6 kilomètres à du 10 km/h, 6 minutes au kilomètre. Et quand je vois ça sur la montre, je souris, parce que ça n'a pas toujours été le cas dans mes courses.

Petit bémol qui monte : toute cette boue a fini par mettre des crasses dans mes chaussures, et les pieds commencent à chauffer. Rusca arrive à point.

Rusca, samedi 13:34, 39,1 km 2546 m+ 7:34, 157e, mi-parcours

J'arrive à Rusca à 13h30, quasi pile sur mon objectif. Mi-parcours, dans les temps, jambes correctes : on track.

Rusca, dans mon plan, c'était le grand arrêt : la pause assise, le reset, et, d'après le programme, de la nourriture chaude. Alors, la nourriture chaude de Rusca : un micro-ondes et des plats tout faits en sachet, genre camping. Disons que j'avais imaginé autre chose — si un jour tu cours ici et que ton plan repose sur un vrai repas chaud à mi-course, mieux vaut le savoir avant. Le mien, heureusement, ne comptait sur personne : mes refills, un coca, et j'utilise mes cinq minutes assises pour ce qui compte vraiment. Chaussures enlevées, peluches et gravier évacués, relaçage propre.

Dans ma tête, le briefing est simple : cette troisième montée et le début de descente qui suit, c'est le dernier moment de gestion. Après Transrarău, c'est la libération. Et si je passe Transrarău avant 16h45, c'est que ça va le faire.

La montée vers le point culminant se déroule comme un métronome. Terrain dégagé, crêtes, je vois des coureurs devant moi, et je vois que je vais plus vite qu'eux. Je tiens ma pace, et les dossards tombent un par un. Le ClimbPro m'affiche le dénivelé restant, je sais exactement quand ranger les bâtons, quand trottiner un replat. À Rusca, j'ai vu ma vraie position : 157e. Et le petit calcul s'installe : « Est-ce que je peux encore rattraper 50 personnes ? Est-ce que ce top 100 est possible ? Ça, ce serait assez incroyable. »

L'approche de la Cabana Giumalău, dernier plein avant le point culminant

Cabana Giumalău, samedi 15:15, 46 km 3345 m+ 9:15, 132e

Ravitaillement à la cabane, dernier plein avant le sommet. Il reste 300 mètres de dénivelé. La fin de montée est belle et franchement facile : une grande plaine ouverte sur les crêtes, et toujours des dossards qui tombent. 1836 mètres : le Giumalău, point culminant de ma journée, troisième sommet sur quatre.

Depuis le Giumalău, 1836 m, point culminant de la journée

La descente commence technique, et il se met à pleuviner. Un gars que j'avais rattrapé me redépasse à toute vitesse, le premier depuis Rusca. Je le laisse filer : ma descente à moi est en mode parcimonie, comme convenu. Mais dans ma tête, ça chante déjà : après Transrarău, je lâche tout. La forêt se fait plus douce, le terrain de plus en plus courable, j'allonge progressivement la foulée en gardant un œil sur les BPM. La cage s'ouvre bientôt.

Transrarău, samedi 16:30, 52,5 km 3739 m+ 10:30, la libération

Transrarău se mérite : 150 mètres de dénivelé piégeux juste avant le refuge, sous la pluie, casquette vissée en visière. Et là, une des belles surprises de la course : une quinzaine de personnes massées dans la pente qui encouragent tout le monde. Grimper là-dedans, c'est génial. Au ravito : des galettes Näak, enfin autre chose que les biscuits secs ! J'en profite. Je revois le descendeur fou qui m'avait doublé, et je le relance.

16h30. Quinze minutes d'avance sur la barrière que je m'étais fixée. Fessiers, estomac et pieds : OK. Toutes les cases sont cochées.

Ma course commence maintenant.

Et je me lâche. La grande descente vers Adam et Eva, je la bombarde. Je cours, je ne me retiens plus, et je me surprends à parler tout seul, littéralement, comme le fou du bus : « Libère. Libère. Libère. » Je le dis à mes jambes. Le dossard n'a pas bipé au pointage de Transrarău, impossible de connaître mon classement. Pas grave : je compte les dossards moi-même. Et ça tombe, ça tombe. « Je vais le faire. Ce top 100, ce sub-14 heures, je vais le faire. »

Libération : la foulée s'allonge après Transrarău

Sur les crêtes dégagées, on voit loin devant : chaque coureur au loin devient une cible. Et puis à un moment, entre deux averses, un arc-en-ciel se dessine au-dessus de la vallée. Il aura fait entre 10 et 20 degrés toute la journée, alternance d'éclaircies et de crachin. Pour moi qui crains la chaleur, la météo parfaite.

Entre deux averses, un arc-en-ciel au-dessus de la vallée

Côté carburant, je passe en mode fin de course : premier gel caféiné (130 mg, le grand format), et un petit calcul. Il reste environ deux heures, donc je laisse tomber les 80 minutes d'intervalle, les deux gels restants partiront dans les deux prochaines heures. Ma technique de ravito est maintenant rodée au millimètre : la poudre est versée dans les flasques avant d'arriver, les bénévoles, adorables, remplissent mes gourdes, même poisseuses, pendant que je mange, et je repars en 60 secondes.

La Bucovine pastorale, sous un ciel qui hésite

Adam & Eva, samedi 18:06, 62,3 km 3998 m+ 12:06, 105e

À Adam et Eva, le pointage parle enfin : 105e. Le top 100 est à six dossards.

Sur les crêtes vers Adam et Eva, chaque silhouette au loin devient une cible

Le terrain est plat, roulant, et je trace à plus de 10 km/h, au kilomètre 63 d'un ultra de montagne. Je ne regarde même plus les BPM. Un type me redépasse sur le faux plat que je m'étais juré de courir : « Mince, il a du jus, le top 100 est chaud. » Puis il s'arrête, et je le reprends. Dans la bosse suivante, j'engrange. Et arrive ce moment que je n'oublierai pas : six silhouettes en file, loin devant. Je compte à voix basse : « 104... 103... 102... 101... 100... 99. » Je vais les chercher un par un. Les gens que je dépasse m'encouragent. À cette heure de la course, plus grand monde n'arrive avec de la fraîcheur, et ça se voit. Je double la première femme du 114 km. Mes données diront que je montais encore à 650 m/h de vitesse ascensionnelle à ce moment-là. Au kilomètre 65.

Au train dans les bosses de fin de course, bâtons en main

Puis une dernière descente, et devant moi se dresse le quatrième sommet : le Runc. Sur le profil de course, je l'avais regardé de haut. 400 mètres de D+ après les trois monstres de la journée, « une petite blague, quoi ». Il est bientôt 19h. Si je passe ça en moins d'une heure, le sub-14 est à moi.

Pârâul Mesteacăn, samedi 18:57, 68,5 km 4266 m+ 12:57, 95e

Le dernier ravito, je le traverse littéralement. Je ne m'arrête pas, les bénévoles applaudissent, et je m'élance dans la montée du Runc.

Et là, je comprends la blague. Le Runc, c'est 400 mètres de dénivelé sur 1,3 kilomètre, des passages à plus de 35 %. Un truc de fou furieux, placé au kilomètre 69 par des gens qui savaient exactement ce qu'ils faisaient. Le directeur de course l'écrit lui-même : c'est de la difficulté que naissent les souvenirs. Je me force à avaler mon dernier gel caféiné (goût mangue, celui que j'aime le moins, évidemment) et je monte. Je monte, je monte. Et je continue de doubler des gens. À ce moment-là, mes écouteurs s'éteignent, plus de batterie, cette dernière section se fera sans musique.

C'est là, quelque part dans cette pente absurde, que ça m'arrive : je me mets à pleurer. À chaudes larmes, pendant 45 secondes, comme j'ai rarement pleuré. Il n'y a pas de raison. Enfin si, il y a toutes les raisons du monde. Je vais le faire. Je vais finir un ultra en courant. Pas en survivant, pas en serrant les dents dans la nuit : en courant, du premier au dernier kilomètre. C'était exactement ça, le but. Après la Corse finie en marchant, après la Slovénie en gestion, je suis là, au sommet de ma course, avec des jambes qui répondent, pas un bobo, et un chrono qui me tend les bras.

Dans la montée du Runc, entre larmes et sourire

Mes données GPS révéleront après coup le chiffre qui résume tout : 763 mètres/heure de vitesse ascensionnelle dans le Runc. La montée la plus rapide de toute ma journée, plus rapide que le premier mur gravi à la fraîche, treize heures plus tôt. Le négatif split parfait, jusque dans la dernière pente.

Dans la montée, j'entends une fille demander combien il reste de dénivelé jusqu'au sommet. Je regarde mon ClimbPro : « 20 mètres. » Et elle en veut, elle monte.

Runc, samedi 19:30, 69,7 km 4664 m+ 13:30, 87e

Au sommet, je me dis : allez, c'est le moment de me régaler. Bâtons rangés, casquette enlevée, lunettes dans les cheveux. Il reste 2,5 kilomètres, tout en descente.

Sauf que cette descente, c'est le passage iconique de la course : des milliers de coureurs de tous les formats y sont passés depuis la veille, et c'est devenu un toboggan de gadoue intégrale. Je glisse, je slide, je dévale quand même à plus de 10 km/h. Et la fille du sommet, Sophie, est dans ma roue.

On débouche sur le plat de Câmpulung, et je passe la seconde : sous les 5 minutes au kilomètre, puis je flirte avec les 4. L'arche est là, au bout de la rue. Et là, j'entends Sophie accélérer derrière moi. Elle veut me faire au sprint. « Non, ça ne va pas se passer comme ça. » Et je sprinte aussi, à la fin d'un 72 bornes, comme deux gamins. Sauf que mes lunettes s'envolent de mes cheveux. Demi-tour pour les ramasser, et Sophie file vers la ligne. Elle m'aura eu. Ahah bravo à elle.

Arrivée, Câmpulung Moldovenesc, samedi 19:47, 72,2 km 4722 m+, 13:47:19, 87e

On passe la ligne à quelques secondes d'écart et on se prend dans les bras. Pendant toute la descente, on s'était motivés en anglais : « On va le faire, sub fourteen ! », « On va être top 100 ! »

13 heures, 47 minutes, 19 secondes. 87e sur 287 partants. Parti 258e au premier pointage, avant-dernier groupe, très exactement là où je m'étais placé, remonté 171 places sans jamais en reperdre une seule. Fréquence cardiaque moyenne sur la journée : 138 bpm, contre 158 sur la Chouffe qui durait moitié moins longtemps. Les deux objectifs, sub-14h et top 100, cochés dans la dernière heure de course.

13:47:19, 87e : médaille du Four Summits autour du cou

L'après-course est à l'image de la journée. Douche au village, où je rencontre Filip, un Tchèque croisé... sur ma course de Slovénie (28e du 120 km là-bas, quand moi j'avais fini 338e, le monde du trail est décidément minuscule), qui a vécu une journée noire sur le 114 km : frontale perdue, bâton cassé, deuxième frontale cassée. Ensuite, le buffet chaud, où je bois surtout de la soupe, en prenant bien mon temps. Et puis je regarde le suivi : JF et François arrivent dans vingt minutes. Alors je les attends, et je filme leur arrivée. François finit son premier 70 km, accompagné par son pote de toujours, et puis on débriefe la course ensemble. C'est là que je vois Sophie passer à côté de nous... en train de parler un français parfait au téléphone. « Mais tu parles français ?! » Allemande, un parent français. On aura sprinté l'un contre l'autre en se criant des encouragements en anglais pour rien.

JF et François franchissent la ligne de nuit, un premier 70 km à deux

Je rentre chez moi à la nuit tombée, dans une journée qui aura ressemblé, du début à la fin, à une journée normale. Une journée normale avec quatre sommets dedans.

Et il faut le dire : cette course est superbement organisée — balisage impeccable, bénévoles en or, encouragements jusque dans les pentes les plus raides. Merci à l'équipe de la Bucovina Ultra Rocks : il suffit de voir le sourire que j'avais en gravissant le Runc, quelques photos plus haut, pour comprendre. Franchement, une belle expérience.

Ce que je retiens

Cette course, c'est la démonstration que j'espérais : on peut transformer sa manière de courir un ultra sans transformer son volume d'entraînement, à condition de courir intelligemment. Avec 35 km de moyenne hebdomadaire et zéro sortie longue, mais un crash test bien exploité, un plan de pacing chiffré, une nutrition pensée au gramme près avec Matthis et une montre bien configurée, j'ai fait exactement ce que j'étais venu faire : courir, du premier au dernier kilomètre.

La discipline des premières heures est la seule vraie dépense de cette course : être 258e et dernier au premier pointage en sachant, en espérant, que la course viendrait à moi. Elle est venue. Les 20 derniers kilomètres, courus à la chasse aux dossards avec des jambes fraîches au kilomètre 65, resteront parmi mes plus beaux moments en course.

Et puis il y a un petit chiffre qui me fait particulièrement plaisir : avec cette course, je passe enfin la barre des 500 points à l'indice UTMB — 508, là où je plafonnais à 489 jusqu'ici. La donnée qui confirme le ressenti : c'est tout simplement ma meilleure course.

PointagekmClassementPassageTemps écouléDénivelé cumulé
Départ Câmpulung0 kmsam. 06:000:00:000 m+
Bucovina Eco Retreat8,6 km258sam. 07:271:27:56498 m+
Rarău 113,6 km216 (+42)sam. 08:482:48:051320 m+
Zugreni23,2 km– *sam. 10:044:04:501401 m+
Pietrosul Bistriței29 km173 (+43)sam. 12:176:17:482489 m+
Poiana Prislop31,6 km172 (+1)sam. 12:426:42:412503 m+
Rusca39,1 km157 (+15)sam. 13:347:34:472546 m+
Cabana Giumalău46 km132 (+25)sam. 15:159:15:493345 m+
Giumalău 147,4 km125 (+7)sam. 15:459:45:293634 m+
Transrarău52,5 km– (pas de pointage)3739 m+
Adam & Eva62,3 km105 (+20)sam. 18:0612:06:333998 m+
P. Mesteacăn68,5 km95 (+10)sam. 18:5712:57:114266 m+
Runc69,7 km87 (+8)sam. 19:3013:30:504664 m+
Arrivée72,2 km87sam. 19:4713:47:194722 m+

* Le classement affiché à Zugreni (131e) était une erreur du live : la progression réelle passe directement de 216e à 173e au Pietrosul.

Et maintenant ? La suite immédiate, c'est un prochain 100K fin octobre, à Majorque. Ensuite viendra la préparation de la saison 2027, et on verra ce qu'elle racontera. Mais ce qui me réjouit vraiment, c'est autre chose. Cette année, j'ai clairement progressé alors que mon entraînement s'est fait vaille que vaille : toute cette progression est venue des à-côtés, l'expérience, la stratégie, l'exécution. Et cette expérience-là va continuer à grandir de course en course. Si en plus je peux recommencer à m'entraîner comme je le veux, alors la marge est encore énorme, des deux côtés à la fois : dans le vécu qui s'accumule, et dans l'entraînement où je sais que je n'ai pas encore été chercher tout ce qu'il y avait à chercher. C'est exactement ça qui me motive. Rendez-vous à Majorque.

Bucovina Ultra Rocks : courir un ultra de bout en bout - Simon Myway